Emergence de l'idée
du Paradis des Machines
Ma première prise de conscience sur les machines naquit en 1991 lors d'un voyage en ex République démocratique allemande. Par ce qui rend un voyage intéressant, l'inattendu, je fus subjugué par La beauté d'une locomotive à vapeur en cours de démantèlement. J'eus l'impression d'un animal tué dans son élan, courrant toujours sur son erre, après traversé son ère. Sur le moment j'eus envie de l'acheter parce que j'ai eu envie subitement de peindre dessus du sang rouge issu de cette violente scène de mise à mort d'une puissance noble.


Je suis arrivé à Graulhet en 2014. Il y en avait encore quelques machines qui traînaient ça et là dans les usines et les friches industrielles.
Je suis tombé immédiatement sous le charme de Pacman qui trainait sur un parking depuis des années, je l'ai acheté et le vendeur m'a regardé avec des yeux écarquillés en me demandant vous le voulez vraiment ?
Puis dès qu'il fut arrivé, le trouvant bien seul, j'ai essayé de lui trouver de la compagnie.
Emergency en anglais signifie "urgence"; Le Paradis des machines a été réalisé dans l'urgence, avec aucune garantie de trouver la quantité suffisante de machines nécessaires à la constitution d'une collection cohérente.
Tout est arrivé dans le désordre, machines, idées pour exprimer mon travail.
Au départ je savais que je poursuivais par la statuaire l’œuvre graphique de Robert Delaunay et des grands maîtres m'ayant précédé au travers de ready-made industriels qu'il me suffisait de peindre avec ma sensibilité.
puis au fur et à mesure un autre sens se dégagea. Mes voisins devinèrent rapidement, vers 2017, que je faisais un musée, mais il me fallu encore énormément de temps pour dire ce que c'était en vérité. Il fallait que j'aille jusqu'au bout.
L'idée du Paradis des Machines se constitua progressivement et je l'ai formulée la première fois en 2019. J'ai écrit un livre en 2023 ce qui n'a pas empêché ma réflexion de s'approfondir encore.
un Panthéon
les artistes ont toujours exprimé leur ressenti du temps qu'ils traversaient.
en 1838 Joseph Mallord William Turner peignit « le dernier voyage du Téméraire » ou on voit un puissant et majestueux navire remorqué par un petit remorqueur à vapeur ; Cela signifie tout simplement le remplacement d'une époque par l'avènement d'une autre en rendant honneur à la précédente de la plus majestueuse et poignante des façons.
Dans ce tableau, on a rien à faire de la technologie du bateau à voile ni de celle du bateau à vapeur. Ce tableau est iconique parce que son sens signifie une transition, un lien entre deux époques, qui nous parle toujours ; le nouveau roi enterre toujours son prédécesseur sans renier son héritage. C'est la vie ;

en réalité, nous vivons pour découvrir au fil de notre existence ce qu'est la vie.
À un moment ou un autre, nous devrons couvrir de terre, enfouir un de nos semblables que nous aurons aimé. Nous commençons à devenir humains qu'en commençant à se poser pourquoi.
Après le deuil, après une période plus ou moins longue, la personne disparue recouvrira en nous de manière subjective au plus profond de nous mêmes dans le domaine irrationnel des émotions dans un paradis qui se loge dans notre cœur.
Ainsi le mythe chrétien de la résurrection et de la pentecôte est inscrit dans les tréfonds même de notre manière de penser qui ne peut raisonner qu'au travers de notre langue, simplement par l'emploi d'un préfixe au verbe « couvrir »
L'époque ou l'industrie se concevait uniquement de par la conjonction de la mécanique et de l'énergie est révolue, et l'époque de l'art moderne qui lui est concomitante également. De nos jours l'industrie se conçoit par la technologie, de la mécanique et de l'énergie. De par sa définition même une machine est plus abstraite à nos yeux, et elle produit toujours de plus en plus et à moindre coût des objets sans cesse renouvelés, et je dirais presque que l'art contemporain va de pair.
Néanmoins il manquait de manière évidente dans l'art moderne la part statuaire de l’œuvre de Robert et Sonia Delaunay, Kupka, Fernand Léger et bien d'autres qui ont bien saisi leur époque industrielle dans leur œuvre graphique.
Cela ne pouvait être fait qu'au travers le concept de machines ready-made made définies par Marcel Duchamp leur contemporain.
Cela ne pouvait pas être fait de leur époque car ces machines étaient en fonctionnement. Conçues pour durer, voire indestructibles, elles furent à l’œuvre jusqu'à qu'elles furent abandonnées suite à la désindustrialisation, ou par obsolescence technique entre 1970 et 2000.
ainsi, le Paradis des Machines clôt définitivement une époque afin que nous puissions la ressaisir dans l'intégralité de son héritage non pas par l'étude des documents techniques qui n'intéressent pas grand monde, mais par les émotions que les statues peintes issues de machines suscitent en nous ; Elles ne fonctionnent plus dans le "réel" mais dans l'irréel comme les chevaux de Lascaux et les dieux des tombes des Pharaons, etc.
Tout comme les cathédrales, les tombes des Pharaons, les grottes de Lascaux et Chauvet, le Paradis est un sanctuaire. Un sanctuaire industriel, pas un cimetière industriel, car les machines sont transfigurées, qui correspond, répond à cette évidence même de la vie, son besoin de célébration et de régénération.
Nous saisissons notre époque et après nous, d'autres devront pouvoir la ressaisir ; rien de mieux que de visiter une cathédrale pour saisir le monde médiéval, et après tâche aux historiens de l'étudier en profondeur, le commun des mortels se contentera de la première impression. C'est re lier les humains ;
L'écrasante majorité des personnes se rendant dans les sites archéologiques égyptiens, Lascaux, la Grotte Chavet, le Machu Picchu ne s'y rendent pas pour avoir une connaissance approfondie sur ces mondes perdus mais pour entrer en connexion avec et c'est exactement la même chose qui se produit en visitant le paradis des Machines.
Le Chaos
Graulhet fut une capitale industrielle du Cuir jusqu'à une désindustrialisation massive à la fin du XXème siècle. Cette désindustrialisation laissa à l'abandon quantité d'usines et engendra une descente aux enfers, le Chaos, l'espace préexistant à toutes choses, qui demeura dans les friches à l'abandon. Le Chaos, c'est l'endroit ou va puiser l'âme pour se regénérer.

Lorsque on voit un tel escalier descendant dans le vide, impossible de ne pas penser à Howard Carter qui découvrit le tombeau de Toutankhamon

C'est presque de l'archéologie.
la seule différence, il n'y a pas de fouilles.

Parfois on se sent vraiment dans une grotte

parfois on tombe sur des vieux stocks

magnifique palette de cuirs pourris

Il y a toujours une impression de fin du monde dans ces bâtiments fort bien construits et avec du matériel construit pour durer, quand il reste du matériel.


D'autres machines en plein air

on ne comprend pas immédiatement à quoi servent ces machines, néanmoins on perçoit tout de suite qu'elles furent crées par des personnes qui maitrisaient leur affaire.

le Paradis des Machines

A l'instar des Dieux de L'Olympe qui ont succédé aux Dieux obscurs du Chaos, les machines sont arrivées en leur Paradis civilisé.
d'où vient la puissance des Dieux ? c'est très simple.
Depuis toujours les hommes naviguent aux étoiles et la connaissance de la voûte céleste nous a permis d'arriver à bon port.
le mot "considérer" veut dire ni plus ni moins que "con" avec, et "sidere" étoiles.
En ce qui concerne les sciences humaines, il est donc important de créer un ciel virtuel dans lequel on place des figures décédées afin qu'elles puissent servir d'exemple aux générations futures, se formant toujours à partir d'exemples. Au besoin, on n'hésite pas à embellir la mémoire, par une transfiguration.
et tant qu'à faire on y a placé également des figures virtuelles afin que les hommes puissent se repérer sous les différentes facettes qui vivent d'une manière ou d'une autre dans tout un chacun.
une personne ayant dans son référentiel culturel Bach, Mozart ou Beethoven ayant plus de chances de créer une musique dans leur lignée alors qu'une personne connaissant Madonna Lady Gaga et les Beach boys qui produira quelque chose issue d'une autre tradition. Comment alors ne pas voir le caractère extrêmement important des dieux dans la constitution d'un peuple partageant cela va de soi un certain nombre d'idées au sein d'une histoire écrite par les gouvernants.
C'est ainsi que les machines entrèrent dans leur dimension d'éternité au Paradis des Machines. C'est leur Panthéon, leur Olympe, le lieu où elles sont d'emblée placées à l'état de divinités hors normes d'apparence et de fonctionnement.
Elles sont à leur plus haut niveau dans leur hiérarchie, conformément au principe de Peter ou l'on s'élève jusqu'à son niveau d'incompétence, Au Paradis des machines elles ne servent à rien, sauf à nous inspirer, à aller voir plus loin que leur simple matérialité.
c'est leur toute puissance. Plus on est intelligent, moins on travaille, plus on produit. Les machines ne travaillent plus. Mais elles produisent de la réflexion, du rêve, choses sans lesquelles jamais rien se ferait, et auxquelles nous hommes devons donner tout notre coeur.
La mémoire et l'imagination sont toutes les deux une négation du temps, a dit Vladimir Nobokov. C'est la définition même de l'éternité.
L’inspiration existe, mais il faut qu’elle vous trouve au travail, a dit Picasso, et clairement, la liberté ce n'est pas ne rien faire, c'est faire ce que l'on aime. la réalisation du paradis des Machines fut mon un immense privilège.